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Interview exclusive de Mélusine Vaglio, auteur de « bi » les femmes qui aiment les hommes… et les femmes

Jaquette
Bonjour Mélusine Vaglio, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Bonjour Laurent, je suis enseignante agrégée de Lettres, je suis passionnée par les questions de société qui sortent des sentiers battus. Cela m’a amenée en 2010 à publier chez Armand Colin Néphilim, un essai sur l’histoire des origines du mal, inspiré par une partie apocryphe de l’Ancien Testament et les manuscrits de Qumran.

D’après ces textes, une croyance séculaire s’était développée chez les Hébreux et les Chrétiens selon laquelle les Néphilim – la progéniture maudite des Anges déchus – auraient apporté le mal sur Terre. Occultée par l’Église pendant 1600 ans, cette histoire continue de nourrir toute la subculture actuelle ainsi que les théories conspirationnistes qui prolifèrent sur Internet. J’ai également écrit pour Hachette Kitty Lord, une tétralogie pour la jeunesse mettant en scène ces fameux Néphilim.

Pourquoi ce livre sur la bisexualité des femmes célèbres ?

Depuis une quinzaine d’années, un grand nombre de biographies « non autorisées » ont levé le voile sur la vie privée des femmes d’exception du XX e siècle. Des stars aussi célèbres que Greta Garbo, Marlene Dietrich, Katharine Hepburn, Joan Crawford ou Marilyn Monroe, mais encore Frida Kahlo, Madonna, Françoise Sagan, Colette, Simone de Beauvoir, Angelina Jolie et bien
d’autres, ont eu, en marge d’une sexualité hétérosexuelle classique, des relations avec d’autres femmes. Loin de tenir cette bisexualité pour anecdotique, il m’est apparu qu’elle constituait un véritable épiphénomène : la manifestation la plus éloquente de l’entrée du féminin dans la modernité.

L’émancipation économique de la femme a été connexe d’une libération sexuelle restée longtemps impensable, puisque jusque dans la sphère intime, la bisexualité fait de la femme l’égale de l’homme. Comment interpréter cet acte de revanche contre la société patriarcale, si ce n’est que pendant des siècles la liberté d’action des hommes a constitué l’unique modèle de réalisation de soi proposé aux femmes ? Conquérir une autre femme serait alors le comble de la liberté, une sorte d’émancipation ultime. L’expression par la bisexualité d’un « hermaphrodisme mental » comme dans le cas de Colette par exemple, révèle que ces femmes s’autorisent désormais à exprimer leur génie créateur. Cette bisexualité aura permis de libérer les énergies et les élans si longtemps brimés.

Qu’en est-il de la bisexualité des femmes en général, n’est-elle pas en train de devenir la norme ?

Mélusine Vaglio

Mélusine Vaglio

Cela se pourrait. Ce qui jadis était réservé à un cercle restreint de femmes privilégiées appartenant au monde des arts et des lettres, est en train de progresser dans la société. Ce sujet reste curieusement passé sous silence, seule la presse people se fait l’écho de l’émergence de la bisexualité, à grands renforts de scoops concernant quelques figures iconiques de la mode et du cinéma, sans toutefois analyser le phénomène. Si le tabou de la bisexualité perdure, c’est qu’elle est par définition contraire à la norme.

D’un point de vue sociétal, la bisexualité représente un hors-norme : elle porte atteinte à la représentation traditionnelle du couple, déconstruit les catégories de genre (masculin et féminin) et détruit les divisions de sexe (hétérosexuel et homosexuel). En raison de son manque de visibilité – les bisexuelles étant la plupart du temps mariées, la bisexualité est par essence subversive. Plus que
de norme, il faudrait parler d’un changement de mentalité et d’une volonté d’explorer sa sexualité sans tabou.

Les adolescentes couchent-elles réellement avec leur copine ?

C’est une question délicate. L’écart se creuse entre la représentation angélique que les adultes se font de leur progéniture et la réalité. Depuis que le mariage pour tous est entré dans les mœurs, la majorité des adolescents ont intégré dans leur vision du monde l’idée d’homosexualité. Par ailleurs, les producteurs de séries et de films n’hésitent plus à mettre en scène le couple de femmes.

Depuis Basic Instinct de Paul Verhoeven et Bound des Wachovski, il y a eu Black Swann, le film culte de Darren Aronofsky, Mullholand Drive, le chef d’œuvre de David Lynch et plus récemment, La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche qui a scandalisé Cannes en 2013 et le thriller sud-coréen Mademoiselle de Park Chan-Wook en 2016. Pourtant, le cinéma hollywoodien caricature encore trop souvent la bisexualité féminine en réduisant le polymorphisme sexuel des femmes à une pratique borderline risquée et mortifère pour l’homme. Les femmes bisexuelles apparaissent comme des désaxées ultra dangereuses, incarnant la perversion et la duplicité absolues.

La publicité et la mode valorisent au contraire la figure de la bisexuelle et les grandes marques n’hésitent plus à jouer ouvertement de l’ambiguïté des relations entre femmes dans leurs campagnes publicitaires. Quant à l’impact des sites pornos, il est indéniable, même si le couple de femmes dans le film X sert surtout à renforcer l’hégémonie masculine. À l’évidence, cette surexposition aux médias conditionne l’imaginaire des adolescentes ; reste qu’il est difficile de mesurer son influence sur leurs premières expériences.

A quel moment les stars que vous citez dans votre livre ont décidé de révéler leur bisexualité ?

À l’exception de Madonna, de Kristen Stewart et d’Angelina Jolie, qui ne se sont jamais cachées d’aimer les femmes, les stars que j’évoque ont dû contourner la censure de leur époque. Lors du tournage de son premier film en Suède, à peine âgée de 18 ans, Greta Garbo a une aventure avec une de ses consœurs, mais rien de l’idylle ne filtrera hors des plateaux. Dans le Berlin des années
folles, le fait d’être mariée et mère de famille ne dissuade pas Marlène Dietrich, encore inconnue, de multiplier les aventures avec d’autres femmes en toute tranquillité. Devenues sex-symbols à Hollywood, Garbo et Dietrich se laissent photographier en costume-cravates, en ayant conscience que personne ne peut soupçonner leur bisexualité.

Dietrich construit sa carrière en jouant de cette ambiguïté, portant le frac dans ses « one man show » avec l’intention avouée de plaire aux deux sexes. À 18 ans, Frida Kahlo trompe son petit-ami avec une employée de la bibliothèque du ministère de l’Éducation. Devant le scandale, elle se voit contrainte de donner sa démission. Mais cela ne l’empêche pas, à l’occasion d’une photo de famille, de s’exhiber dans un
complet masculin, les cheveux lissés en arrière, métamorphosée en un beau jeune homme. Depuis George Sand et Colette, le travestissement a valeur de coming out, mais à l’époque, seule une poignée d’initiés étaient capables d’y lire les signes d’une bisexualité qui nous parait, avec le recul, évidente à décrypter.

Sont-elles, pour certaines, plus homosexuelles que bi ? Je pense notamment à Kristen Stewart.

Cette question s’avère désormais caduque et dépassée. Si la jeune génération de stars affiche clairement une vie sexuelle libre, le terme même de « bi » est remis en question. Étiqueter la sexualité revient d’emblée à la limiter, alors qu’il s’agit de lutter contre les préjugés et d’abandonner les anciens clivages.

Étiqueter, c’est enfermer, alors que l’on sait depuis Freud que la sexualité est polymorphe. D’ailleurs, plus que de « bisexualité », les stars préfèrent parler de « fluidité », voire même de « pansexualité » pour appréhender cette nouvelle plasticité de la sexualité, déliée de toute référence au genre. Faisant fi des codes, des genres et des interdits, elles veulent vivre leur amour tout simplement. Le cas de Kristen Stewart est emblématique de ce nouveau positionnement. Après une phase hétérosexuelle, elle s’affiche désormais avec des filles, s’inscrivant dans cette mouvance de sexualité plurielle. Mais ne nous méprenons pas : son récent coming out à la télé ne présage en rien sa vie sentimentale à venir. Avec Kristen Stewart, la bisexualité se fait disruptive : elle fait voler en éclats tous les clichés associés au genre et à l’idée même de sex-symbols.

Allez-vous envoyer votre livre aux stars françaises que vous citez ?

Je ne cite guère de stars françaises à l’exception de Colette et de Françoise Sagan dont la bisexualité est devenue notoire à la suite des récents films et ouvrages biographiques. La défiance des stars françaises vis-à- vis du coming out est compréhensible : la question du genre en France reste controversée et parler ouvertement de bisexualité est toujours mal perçu. Qui plus est, la confusion entre bisexualité et lesbianisme perdure. Seules quelques femmes d’exception ont su s’affranchir de la question du genre en se moquant du qu’en-dira- t-on. Si la bisexualité est répandue dans les milieux libertins, elle n’en conserve pas moins une image sulfureuse, qui alimente les peurs et les fantasmes. À l’encontre des stars américaines comme Madonna, Kristen Stewart ou Angélina Jolie, la plupart des stars françaises restent frileuses et préservent leur jardin secret afin de ne pas nuire à leur carrière. À un certain niveau, la société conserve des schémas archaïques et rétrogrades.

Votre mot de la fin ?

La bisexualité a toujours été au centre de deux visions antagonistes. Dans la nosographie médicale, elle a longtemps été assimilée à une perversion, à un trouble de la personnalité. Le philosophe grec Platon voyait pourtant dans l’androgyne, la voie d’un troisième genre, synthèse du mâle et de la femelle. Les alchimistes, de leur côté tenait l’androgyne pour l’image exemplaire de l’homme parfait. Beaucoup de traditions spirituelles tiennent la réunion des opposés pour une des formules capables d’appréhender le mystère du divin.

Les femmes d’exception, comme tout créateur, ne sont ni homme, ni femme, mais totalisent les deux sexes à la fois, en choisissant ou pas de vivre physiquement la conjonction en elles du masculin et du féminin. Elles incarnent une quête d’idéal périlleuse, celle d’une intégration réussie des contraires. Plus que jamais source de fascination, la bisexualité apparait comme l’ultime apanage des stars, la survivance de ce qui reste de l’éclat lointain des anciennes divinités de la mythologie.

Propos recueillis par Laurent Amar